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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 23:00

          Cet article est en ligne sur le Petit Journal d'Istanbul link

 

          En voyant le beau sourire et le caractère affable de celle que, pour des raisons de discrétion, je nommerai A…, nul ne pourrait imaginer les mésaventures qu’elle vient de vivre. Et pourtant… Originaire de Nîmes, A… est une Française mariée à un Syrien. Elle vivait confortablement en Syrie, à Alep, où elle exerçait le métier de professeur au Lycée français, jusqu’à ce que la guerre civile ne la contraigne à quitter précipitamment son pays d’adoption. Installée depuis un an à Istanbul, où son époux a ouvert, au Marché Egyptien, le magasin d’artisanat oriental « La Maison d’Alep », elle s’accoutume peu à peu à sa nouvelle vie. Son expérience hors du commun a suscité mon envie de lui poser quelques questions, auxquelles elle a gentiment répondu.

 

Un premier départ avec le sourire : de Nîmes à Alep

            Archéologue sur des chantiers de fouille en Syrie, A… rencontre celui qui allait devenir son époux, propriétaire d’une boutique dans le Bazar, en 2003, lors d’un voyage à Alep. Mais si l’amour se moque des frontières, à cette époque, il n’est pas possible pour un Syrien de fréquenter une étrangère. Où donc les amoureux se donnent-ils rendez vous ? A Istanbul, où ils peuvent vivre leur amour au grand jour. En 2005, alors qu’elle travaille sa thèse, A… décide de franchir le grand pas : partir s’installer à Alep. Elle se marie d’ailleurs le jour même de son arrivée, pour avoir le droit d’habiter avec celui qu’elle aime.

 

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  Un endroit qu’A… aimait particulièrement, la citadelle d’Alep : chaque année durant trois semaines, la colline s’habille de vert avant de devenir toute jaune et desséchée par le soleil…(photo A...) 

  Une vie dorée à Alep

            Très vite, A… s’adapte à sa nouvelle existence. Sa connaissance de la langue arabe, qu’elle a commencé à apprendre à l’Institut culturel syrien, lui permet de s’intégrer assez facilement. En outre, elle fréquente de nombreux francophones, le français étant une langue privilégiée, en Syrie, dans les classes cultivées. Elle découvre aussi avec intérêt la formidable mosaïque culturelle d’Alep, une des plus anciennes cités habitées du monde, où les Musulmans coexistent, depuis des siècles, avec onze communautés chrétiennes différentes, en particulier Arménienne et Syriaque. A… mène une vie d’autant plus agréable à Alep que ses conditions matérielles y sont favorables. Elle habite alors un bel appartement dans un quartier résidentiel, est aidée dans sa maison, mène le mode de vie aisé de la bourgeoisie syrienne. Son existence est heureuse, même si les différences culturelles ne sont pas toujours faciles à assumer, en particulier en ce qui concerne la condition des femmes. Mais son statut d’étrangère préserve sa liberté, elle n’a jamais porté de foulard et, en dépit de l’étonnement d’une partie de son entourage familial, considérant qu’une femme ne doit pas travailler, elle continue à exercer son métier d’archéologue jusqu’à la naissance de son premier fils en 2008,  où elle devient professeur d’Histoire- géographie au Lycée français d’Alep.

   

P1010116.jpg  Une vieille maison d’Alep transformée en Musée (photo A...)

  Un second départ dans les larmes : d’Alep à Istanbul

            A partir de mars 2011, les événements de Syrie vont peu à peu bouleverser sa vie. Même si, au début, la ville d’Alep est relativement épargnée, le tourisme périclite et le travail de son époux en est affecté. Le temps passant, toutes les villes du pays sont peu à peu gagnées par les manifestations et les affrontements. C’est alors que mûrit la décision qui va changer l’existence d’A… et de son  époux : partir s’installer à Istanbul.

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   Un village à coupoles aux environs d’Alep (photo A...) 

            C’est en décembre 2011 que le couple, avec ses deux enfants, quitte Alep la mort dans l’âme, dans une voiture à destination de Gaziantep.  Un voyage angoissant qu'A... préfère effacer de sa mémoire. Dans le coffre, seulement deux valises contenant des vêtements. A… abandonne son appartement, tous les meubles achetés en sept ans, tous les souvenirs personnels qu’elle avait apportés de France en Syrie et toute sa bibliothèque, en particulier les livres d’archéologie auxquels elle tenait tant. Le jour du départ, alors que son époux pense que leur départ est passager et qu’ils reviendront bientôt,  A… est en proie à un sombre pressentiment : dans son for intérieur, elle se doute qu’ils ne retourneront pas de sitôt.

  Repartir à zéro

            Voilà A… à Istanbul depuis un an. Elle ne se plaint pas ; elle sait qu’elle a relativement de la chance par rapport aux nombreuses personnes qui ont dû quitter la Syrie dans des conditions dramatiques : elle a trouvé du travail à Istanbul et son mari a recréé, dans le cadre du Marché égyptien, l’atmosphère de sa boutique d’Alep.  (Voir l'article d'Agnès Margaux du 10 octobre 2012 dans Le Petit Journal,  http://www.lepetitjournal.com/sortir/loisirs-istanbul/111528-la-maison-dalep-des-merveilles-sauvees-de-syrie-a-deux-pas-du-bazar-egyptien.html ).

 

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        Photographie du Petit Journal

          Elle essaye d’apprendre le turc, de se tourner vers l’avenir, de tourner la page, coûte que coûte : ne plus penser à sa vie d’autrefois et refaire son nid ailleurs. C’est plus facile pour elle, qui a déjà expérimenté, une première fois, les difficultés du départ pour un pays étranger, que pour son époux, qui languit de sa famille, de ses amis, du mode de vie, de la cuisine syrienne et souffre aussi d’être devenu un anonyme alors qu’il jouissait à Alp d’une reconnaissance sociale. Quant à son fils aîné, il regrette les grandes réunions chaleureuses du vendredi, où toute la famille s’assemblait pour la soirée, ce qui lui donnait l’occasion de jouer avec ses nombreux cousins.

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  La cueillette des olives à Alep (photo A...)

            A… a-t-elle la nostalgie d’Alep ? Depuis des mois, elle s’interdisait d’y penser. Mais inopinément, à l’occasion d’une invitation à un anniversaire, en se retrouvant dans une réunion de femmes de la bourgeoisie turque ressemblant étrangement à celles qu’elle avait connues à Alep, la nostalgie s’est abattue sur elle. Ce n’est pas tant la chute de son niveau de vie qui la chagrine, que de devoir refaire le chemin qu’elle avait déjà accompli et qui, cette fois, lui pèse davantage : se retrouver une nouvelle fois dans le rôle un peu infantilisé de celle qui ne maîtrise pas bien la langue, réapprendre tous les codes sociaux, s’adapter à une nouvelle culture, se repérer dans une ville immense. Mais d’une certaine façon, elle apprécie aussi cette ignorance qui la protège de l’extérieur et lui évite de comprendre les nouvelles d’Alep. Car celles qu’elle a reçues sont tristes : le magasin de son époux a brûlé, la vieille ville, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, est en partie détruite, son appartement est habité par une partie de la famille dont les habitations ont été endommagées, l’eau et l’électricité sont coupées, le prix d’une bonbonne de gaz a été multiplié par 25… 

saint-simeon-091.jpg          Photo A...

Cette nouvelle expérience a-t-elle modifié sa vision de la vie ? Elle  a appris à relativiser et à ne pas trop se laisser affecter par les petits problèmes du quotidien. La façon dont les gens, en France, se noient parfois dans un verre d’eau en dramatisant des faits minimes, lui semble bien superflue. Je lui demande si elle aimerait un jour retourner  à Alep. Elle me répond : « Je ne sais pas, j’ai peur du choc que ça va me faire de voir tout détruit »…

 

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Photo du site France24.com

 

 

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Published by Gisèle, écrivain d’Istanbul - dans L'Istanbul de Gisèle

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2003 : La Trilogie d’Istanbul I,  Fenêtres d’Istanbul.

2006 : La Trilogie d’Istanbul II, Grimoire d’Istanbul.

2009 : La Trilogie d’Istanbul II, Secrets d’Istanbul.

2004 : La Sultane Mahpéri, Dynasties de Turquie médiévale I.

2010 : Mes Istamboulines, Récits, essais, nouvelles.

2012 : Janus Istanbul, pièce de théâtre musical, livre et CD d’Erol Köseoglu.

2013 : Gisèle Durero-Köseoglu présente un roman turc de Claude Farrère,  L’Homme qui assassina, roman de Farrère et analyse.

2015 : Parution février: Sultane Gurdju Soleil du Lion, Dynasties de Turquie médiévale II.

 

 

 

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