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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 23:00

Cet article est en ligne sur le Petit Journal d'Istanbul link

 

Lorsque je me promène dans le Sud de la France, il y a un endroit où j’aime particulièrement me rendre, car il me fait rêver, c’est le village de Tamaris, édifié par un pacha ottoman hors du commun, Michel Pacha.

Michel ? Un pacha turc ?

 

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Qui était donc Michel Pacha ?

 

Marius Michel, un marin français à la carrière fulgurante.

Capitaine au long cours sur les paquebots-poste reliant Marseille au Proche-Orient, il fut, dès l’âge de trente-cinq ans, nommé Commandant, pour sa conduite héroïque lors du sauvetage des passagers d’un navire naufragé. En effet, à cette époque, la mer, dénuée de balisage, était dangereuse. Et Marius Michel n’avait qu’une idée en tête : comment rendre plus sûres les routes maritimes ? Ne fallait-il pas les parsemer de phares ? Mais quel pays disposait d’assez d’argent pour mener à bien une œuvre aussi gigantesque ?

Ce fut un nouveau naufrage, lors de la guerre de Crimée, qui permit à son projet de prendre corps. Marius Michel porta secours au navire français Henri IV, échoué sur une côte déserte. En l’absence de phares, seul son dévouement exemplaire permit de réussir la mission. Alors, il parvint à faire soumettre à Napoléon III un projet de construction de phares. Et l’impossible se réalisa : Napoléon III convainquit le sultan Abdülmecid de l’aider à réaliser cette entreprise.

 

Directeur des phares et balises de l’Empire ottoman

 

Quant à Marius Michel, alors âgé de trente-six, il eut l’honneur, en 1855, d’être nommé « Directeur des phares et balises de l’Empire ottoman » et il s’établit à Istanbul.

 

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        Maison de Michel Pacha, aujourd'hui restaurant "Cezayir"

 

Sa mission : construire des phares. En association avec un armateur bordelais du nom de Camille Collas, Michel emprunta de gigantesques sommes d’argent, qu’il remboursa en prélevant une taxe aux navires pénétrant dans les ports.  

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                                    Phare de Fanaraki (Fenerbahce)

 

Ce fut ainsi que les rives de la Mer Noire, de la Marmara, de la Méditerranée et de l’Egée se parèrent de cent onze phares blancs. Et aussi que Marius put édifier sa prodigieuse fortune ! 

 

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    Phare de Ahir Kapı

 

                  Michel devient pacha

  

Le sultan Abdülhamid II lui confia alors un nouveau projet cyclopéen : construire  à Istanbul un port moderne, avec d’immenses quais.

 

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   Avant la construction des quais, les « échelles » (du turc « iskele ») ou jetées sur pilotis.

 

Marius fonda la Société des quais, des docks et entrepôts de Constantinople et mena à bien tous les travaux du port. En 1879,  le sultan le gratifia du grade suprême, celui de Pacha de l’Empire Ottoman. Marius Michel devint Michel Pacha, décoré du grand cordon de l’Ordre de la Mecidiye puis de l’Ordre de l’Osmaniye.  

 

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Un français Pacha chez les Turcs, cela fit couler de l’encre, à Paris comme à Istanbul ; les journalistes ne tarissaient pas d’éloges sur le destin du mousse devenu Pacha.

  

Recréer le Bosphore à Tamaris

 

Sa mission terminée, Michel Pacha regagna définitivement la France. Mais la fortune  colossale qu’il avait édifiée à Istanbul lui permit, dans sa vieillesse, de concrétiser son rêve : reconstituer un « Petit Bosphore » dans la baie de Tamaris, près de Toulon.

 

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 La réalisation de sa folie, sur les quatre cents hectares qu’il avait achetés, dura une vingtaine d’années et demanda un travail de titan. Il fit creuser les terres pour combler les marécages, construire une digue et aménager une corniche où serpentait la route côtière.

Sur la colline, il se fit édifier le grandiose château du Manteau, avec une tour à l’ottomane.

 

 

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Autour, s’étendait un gigantesque parc planté d’arbres exotiques, avec des serres chauffées où s’épanouissaient bananiers, orangers et ananas et un moulin à vent activant les sept puits et citernes souterraines destinés à l’arrosage du domaine. Et pour effectuer ses promenades nocturnes en mer, Michel Pacha utilisait un caïque gainé de velours et de soie ramené d’Istanbul.

Au bas de son domaine, il fit construire un casino en forme de mosquée et soixante-dix villas en style oriental.

 

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Par exemple, la villa « Les Mimosas », évoque un kiosque d’Arnavutköy, « L’Orientale », avec sa tour en forme de phare, ressemble à un manoir de Büyükada.

 

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« Le Chalet » fait penser à la demeure de Tevfik Fikret à Rumeli Hisarı.

 

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Michel Pacha fit aussi édifier un « Institut de biologie marine », à l’architecture inspirée de celle du palais de Çiragan.

 

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 Il installa même des « vapeurs » pour effectuer l’aller-retour entre Tamaris à Toulon.

 

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  Document Internet

             

          Une villégiature à la mode

  

 A peine les travaux avaient-ils pris fin que les riches estivants européens commencèrent à déferler vers cette nouvelle station balnéaire. Ce qu’ils venaient chercher à Tamaris, c’était un air de l’ailleurs, un dépaysement absolu que leur procuraient ce décor inspiré du Bosphore.

 

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Les artistes s’y pressaient pour y trouver l’inspiration, Camille Saint-Saëns vint y composer de la musique, Gabrielle d’Annunzio, ses romans, Auguste Renoir, ses tableaux. Les frères Lumière eux-mêmes installèrent leur laboratoire dans la villa  « L’Orientale ».

 

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            Les tragiques revers de l’Histoire

 

Ce que Michel Pacha ne pouvait soupçonner, c’est que son paradis oriental de Tamaris disparaîtrait dans les vicissitudes de l’histoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Nazis occupèrent le Château dont ils pillèrent les richesses. Les arbres furent coupés, le Casino rasé. Puis, la plupart des édifices et des villas disparurent lors du bombardement de 1944. Le Château fut si endommagé qu’il fut plus tard complètement rasé. Il n’en subsiste aujourd’hui que le portail d’entrée, surmonté de ses deux lions de pierre.

 

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             Que reste-t-il aujourd’hui de Michel Pacha ?

 

Après avoir échangé quelques paroles avec des habitants du lieu, je me suis rendue compte avec stupéfaction que peu de personnes, à Tamaris, connaissent l’histoire de Michel Pacha. Il n’en demeure pas moins qu’en dépit de la disparition de la plupart des édifices, le village de Tamaris a su conserver une beauté surannée, hors des modes et du temps et constitue un lieu magique pour les rêveurs du passé.

 

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En ce qui me concerne, si j’ai consacré plusieurs articles de mon blog et un des quatre chapitres de mon livre Secrets d’Istanbul (2010) au personnage de Michel Pacha, c’est que je le considère comme un extraordinaire héros de roman.

 

Couverture Secrets d'Istanbul

 

 Mais je regrette que plus rien, ni musée, ni plaque de rue, ne commémore le nom de cet insolite pacha qui voulut réaliser en France un Bosphore en miniature…

 

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Citation de George Sand sur Tamaris

 

 

Sources en fançais pour cet article :

— Le site Internet de Marius Autran, Images de la vie seynoise d’antan (1988)

Nathalie Bertrand, Tamaris entre Orient et Occident, Actes Sud, 2003.

Connaissance des Arts, Hors-série n.307, Tamaris, le rêve de Michel Pacha, 2007.

Jean-Pierre Renan, Marius Michel Pacha,1819-1907, Le Bâtisseur, L’Harmattan, 2006.

— Jacques Thobie, L’Administration des phares dans l’Empire ottoman et la société Collas et Michel (1860-1960, L’Harmattan, 2004.

 

 

Je dédicacerai mes livres au Salon du livre d’Istanbul le samedi 17 et le  mercredi 21 novembre de  13h à 17h, Tüyap Kitap Fuarı, stand des Editions GiTa, Salon 2, 602 C.

 

La pièce de théâtre musical Janus Istanbul, livre avec  CD de musiques et chansons de  Erol Köseoglu, sera lundi en librairie en turc sous le titre Janus Istanbul’da. 

       Pour écouter une chanson de Janus Istanbul en français :

        La Ballade de la différence Janus Istanbullink

 

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  Lien vers Amazon.fr link

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 23:00

 

Tamaris, le petit Bosphore de Michel Pacha...(1)

 

 

Marius Michel, capitaine au long cours sur les paquebots-poste reliant Marseille au Proche-Orient, est nommé à trente-six ans Directeur des Phares et Balises de l’Empire ottoman. Sa mission : parsemer de phares les rives de la Mer Noire, de la Marmara, de la Méditerranée et de l’Egée puis construire plus tard le port de Galata. La fortune colossale qu’il édifie à Istanbul lui permettra dans sa vieillesse de réaliser son rêve : reconstituer un « Petit Bosphore » dans la baie de Tamaris, au sud de la France...

 

 

Marius Michel contemplait les eaux sombres, le gris et le bleu tournoyaient sous la crête blanche des vagues façonnées par le vent. Son yacht approchait de Tamaris et il allait enfin retrouver son château (…)

Marius Michel se souvint tout  coup de sa luxueuse demeure de Constantinople, dans le quartier européen de Çukurcuma. Parfois, il s’en allait à pied, incognito, aux Petits Champs, pour  prendre le tramway à chevaux.

 

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Il aimait à observer les dames turques, dans leurs manteaux de soie multicolores, la bouche dissimulée sous une voilette de mousseline transparente ou les Grecques aux extravagants chapeaux confectionnés par des modistes aux surnoms parisiens.

 

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Puis, il se rendait sur la place de Beyazid, chez le célèbre photographe Nicolas Andriomeno et se faisait photographier en costume ottoman.

 

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  Mais tout cela était si loin tout à coup, tant d’années avaient passé… Il se remémora soudain l’allumage des phares du Bosphore.

 

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Le premier contrat signé entre la France et la Sublime Porte prévoyait trente-six phares. Une année plus tard, une vingtaine avaient déjà été crées ou restaurés (…)

A cet instant, la nostalgie le saisit quand remonta le souvenir magique des nuits de Constantinople. Les Turcs aimaient organiser ce qu’ils nommaient les « Fêtes du clair de lune. » Les soirs d’été où la lune inondait de sa lumière les eaux du Bosphore, des centaines de caïques voguaient nonchalamment autour de barques où des orchestres rivalisaient de concerts de musique. Les échos des mélodies se mêlaient au froufroutement des bateaux sur les flots.

 

 michel pacha 004      Les Stambouliotes raffolaient des promenades en caïque, on n’y pratiquait pas la séparation des sexes, c’était l’occasion pour les hommes de tenter d’apercevoir un visage et pour les femmes de découvrir le leur en feignant une chute accidentelle de leur voile. Parfois s’offrait au regard des curieux le caïque impérial, long d’environ trente-cinq mètres, un aigle d’or posé sur la proue, actionné par une trentaine de rameurs ; tous les Stambouliotes espéraient apercevoir le Padichah, assis dans son kiosque doublé de soie et rebrodé de pierreries, ou les princes impériaux, reconnaissables au velours bleu de leur embarcation. D’autres soirs, les promeneurs se rendaient en calèche sur la colline de Mirhabad, au-dessus de la baie de Kanlica, réputée pour être le promontoire d’Istanbul offrant le plus beau spectacle lunaire sur les eaux.

 

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Quand on passait à l’obscur, les palais et les yalis des dignitaires étaient ornés de chandelles brûlant dans des coquilles de moules flottant sur les eaux et on tirait des feux d’artifice dans les anses du détroit. Avec le recul du temps, la féerie des jeux de lumière nocturnes de Constantinople émergeait comme un de ses plus enchanteurs souvenirs.

 

A suivre...

 

L'incroyable destin de Michel Pacha fait l'objet d'un des quatre chapitres du roman Secrets d'Istanbul, Editions GiTa Yayinlari, 2009, en vente en France sur Amazon.fr link Ataturquie.fr link, en Turquie dans toutes les librairies et sur gitayayinlari.com.link

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Published by Gisèle, écrivain d’Istanbul - dans L'Istanbul de Gisèle Bosphore yalis Michel Pacha
26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 23:00

Tamaris, le petit Bosphore de Michel Pacha (2)

 

Marius Michel descendit à sa cabine, avisa les quatre coffrets qu’il gardait en permanence sur sa commode. Il souleva le couvercle du premier écrin, habillé de soie écarlate et effleura du bout des doigts le soleil aux rayons d’argent diamantés entourant le médaillon d’or cerclé d’émail rouge et gravé du monogramme du sultan. Une bouffée d’orgueil lui souleva le torse. Abdül Hamid II en personne ne lui avait-il pas épinglé ce grand cordon de l’Ordre de la Medjidiye en remerciement de l’avancée rapide des travaux  du nouveau port ? 

 

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Photo Internet

 

 

Et ne l’avait-il pas gratifié en 1879 du grade suprême, celui de Pacha de l’Empire Ottoman ? Un français Général chez les Turcs, cela avait fait couler de l’encre, à Paris comme à Constantinople, les échotiers des gazettes ne tarissaient pas d’éloges sur la fortune du mousse devenu Pacha.

 

 

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  Photo Internet

 

Dans la seconde boîte, son étoile de l’Ordre de L’Osmaniye, à l’émail rouge et vert, dont le Sultan l’avait honoré le jour de l’inauguration du port, huit ans auparavant. Dans le troisième, son insigne d’Officier de la Légion d’honneur française et dans le quatrième, le parchemin lui conférant le titre de Comte héréditaire de Pierredon dont le Pape Léon XIII l’avait récompensé pour ses bonnes œuvres.

Mais aucune de ces décorations n’avait de plus de valeur que son paradis, sa création, édifiée à l’image du Bosphore et de ses palais.  

 

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Marius regarda par le hublot et reconnut enfin le paysage qu’il attendait avec impatience, celui de la anse de Tamaris, si douce et à l’abri du mistral qu’on l’avait surnommée « Le Manteau », éden jadis vanté par George Sand et désormais métamorphosé, par les soins de milliers d’ouvriers, en Istanbul miniature. Cette rade qu’il surnommait désormais son « Petit Bosphore ».

 

 

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C’était au retour d’un de ses voyages dans l’Empire ottoman qu’il avait conçu le projet fou de reconstituer là un morceau de cette Constantinople qu’il aimait tant. La réalisation de cette folie de sa vieillesse, sur les quatre cents hectares qu’il avait achetés, avait duré une vingtaine d’années. Les collines avaient été creusées pour combler les marécages, construire une digue et aménager une corniche où serpentait la route côtière. A peine les travaux avaient-ils pris fin que les riches estivants européens déferlaient vers leur nouvelle villégiature. Car ce qu’ils venaient y rechercher, c’était un air de l’ailleurs, un dépaysement absolu que leur procuraient les casinos, l’un en forme de mosquée, l’autre en volutes Art Nouveau et les soixante-dix villas de rêve aux genres éclectiques, dont plusieurs chalets ou demeures orientales.

 

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Les artistes s’y pressaient pour y trouver l’inspiration, Camille Saint-Saëns venait y composer de la musique, Gabrielle d’Annunzio, ses romans, Auguste Renoir ses tableaux. Les frères Lumière eux-mêmes n’avaient-ils pas installé un laboratoire dans la villa  « L’Orientale », fameuse pour sa tour imitant un phare du Bosphore ?

 

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A suivre...

 

(L'incroyable destin de Michel Pacha fait l'objet de l'un des quatre chapitres du roman Secrets d'Istanbul, Editions GiTa Yayinlari, Istanbul, 2009, en vente en France sur Amazon.fr link Ataturquie.fr link, en Turquie dans toutes les librairies, les sites İnternet de libraires et gitayayinlari.com link)

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Published by Gisèle, écrivain d’Istanbul - dans L'Istanbul de Gisèle Michel Pacha Bosphore yalis
26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 23:00

Tamaris, le petit Bosphore de Michel Pacha (3)

 

 

  Marius Michel remonta vers le pont en s’agrippant à la rampe, s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, ses quatre vingt-huit ans le rattrapaient, pourtant, son esprit fourmillait de projets encore et encore, il lui aurait fallu une seconde vie pour édifier tout ce qu’il concevait en cet instant. Un bateau à vapeur apparut à l’horizon. Le cœur de Marius se mit à battre plus fort, il se crut une seconde sur le Bosphore, mais non, ce n’était qu’un des navires, qu’à l’exemple des « vapeurs » effectuant l’aller-retour entre les deux rives de Constantinople, il avait achetés pour relier Tamaris à Toulon. Le premier, il s’en souvenait tout à coup, s’appelait «  L’Eclair » et était venu de Turquie.

 

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Le yacht approchait de la côte. Marius Michel aperçut d’abord la tour surmontée d’un bulbe de son grandiose château du Manteau. Les gigantesques verrières qu’il avait fait habiller de rideaux bleus reluisaient au soleil couchant.

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 Puis, il distingua la tour à pans de style turc flanquée au coin de sa demeure, son regard redescendit, il reconnut son kiosque à musique chapeauté d’un dôme oriental.

 

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La silhouette des immenses palmiers signalait l’entrée du parc où toutes les espèces de la flore méditerranéenne voisinaient avec les essences exotiques qu’il avait eu à cœur de faire ramener dans les cales de ses navires. Il avait hâte de mettre pied à terre, de gravir l’escalier à double volée entourant la rocaille imitant une barque de pêcheur posée sur une grotte, de parcourir ses labyrinthes de verdure plantés de fleurs venues du bout du monde  et enfin, d’aller inspecter ses serres chauffées où s’épanouissaient bananiers, orangers et ananas. Les quais se rapprochaient peu à peu.

 

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Il scruta du regard les hautes frondaisons de ses pins parasols, sa palmeraie, les branches tourmentées des cèdres du Liban et des araucarias, les pawlonias en efflorescences mauves, crut en percevoir l’odeur suave, identifia le contour piquant des deux palmiers du Chili et le dasylirion.

 

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Le moulin aux ailes de fer, la volière au chapiteau byzantin, la bambouseraie se rapprochaient maintenant, il redoubla d’impatience en pensant aux faucons blancs ramenés d’Anatolie.

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  Enfin, il s’imagina pénétrant dans son grand hall tapissé de bambous, foulant la soie de ses tapis turcs, assis dans sa véranda envahie d’orchidées ou sur son sofa d’ottomane pourpre, entre ses vases de Chine et ses aiguières de Turquie. Tout le rêve mirifique qu’il avait conçu fleurissait sur cette colline, concrétisé dans ce moulin à vent activant les sept puits et citernes souterraines destinés à l’arrosage du domaine, dans les berceaux de gardénias et de rhododendrons, dans les merveilles de son cabinet d’antiques, dans le somptueux décor digne d’un sérail de pacha ottoman.

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  Un grincement l’arracha à sa rêverie, le Capitaine venait de jeter l’ancre et déjà approchait le caïque gainé de velours et de soie ramené de Stamboul, typique du Bosphore, avec sa coque orange barrée d’une rayure violette, une embarcation qu’il préférait à toute autre pour gagner la terre ferme.

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Michel Pacha, sa canne à pommeau de turquoise à la main, chemina vers le portail monumental et passa entre ses deux lions de bronze. Un sombre pressentiment l’envahit tout à coup. Un jour viendrait peut-être où son éden oriental de Tamaris disparaîtrait dans les vicissitudes de l’histoire. Mais non, cela n’était pas concevable, pas imaginable, pas possible…

  

  Note : Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Nazis occupèrent le Château du Manteau dont ils pillèrent les richesses. Les arbres furent coupés, le Casino rasé. Puis, la plupart des édifices et des villas disparurent lors du bombardement de 1944. Le Château fut si endommagé qu’il fut plus tard complètement rasé. Il n’en subsiste aujourd’hui que le portail d’entrée, surmonté de ses deux lions de pierre.

 

 

   

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Le fabuleux destin de Michel Pacha fait l’objet d’un des quatre chapitres du roman Secrets d’Istanbul (Editions GiTa, 2009, vente en France sur Amazon.fr link et Ataturquie.fr link, en Turquie dans toutes les librairies , sur les sites Internet de libraires et sur gitayayinlari. com link)

 

 

Sources pour l’histoire de Michel Pacha :

— Le site Internet de Marius Autran, Images de la vie seynoise d’antan (1988)

Nathalie Bertrand, Tamaris entre Orient et Occident, Actes Sud, 2003.

Connaissance des Arts, Hors-série n.307, Tamaris, le rêve de Michel Pacha, 2007.

Jean-Pierre Renan, Marius Michel Pacha,1819-1907, Le Bâtisseur, L’Harmattan, 2006.

— Jacques Thobie,L’Administration des phares dans l’Empire ottoman et la société Collas et Michel (1860-1960, L’Harmattan, 2004.

— Celik Gülersoy, Kayıklar (Les Caïques), Türkiye Turing ve Otomobil Kurumu, 1983.

— Dr. Murat Koç, Boğaziçi ve Boğaziçi Medeniyeti, Eren Yayıncilik, Istanbul, 2005.

— Koçu Reşat Ekrem, Boğaziçi ve Mehtâb Âlemleri, Istanbul Ansiklopedisi. c. VI, Istanbul, 1971.

— Abdülhak Şinasi Hisar, Boğazici Mehtaplari, (Hilmi Kitabevi, 1942), réédition par Yapi Kredi Yayinlari (2006),

— Abdülhak Şinasi Hisar, Boğazici Yalilari, Varlık Yayınları, 1954, réédition par Yapi Kredi Yayinlari (2006)

   

 


 

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 17:18

 

Un de mes lieux de prédilection sur le Bosphore, à l’entrée de la Mer Noire, est le village de Rumeli Feneri, battu par les tempêtes et dont le phare gigantesque comporte la particularité d’être construit sur le tombeau d’un saint.

Cet endroit romantique et chargé d’histoire ne constitue-t-il pas un repaire idéal pour les écrivains ?

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Je dédie cet article à Nathalie Ritzmann, une autre passionnée de Rumeli Feneri…

 

  La forteresse de Rumeli Feneri dans Fenêtres d’Istanbul (2003)

 

Ils arrivent au bout du Bosphore, au village de pêcheurs de Rumeli Feneri, le phare de Roumélie, à l’embouchure de la Mer Noire. Ils ne se disent rien. Précieuse savoure chaque instant, elle admire le monumental édifice blanc qui veille face aux vagues.

— Tu veux te promener dans l’ancienne forteresse ? demande Gerfaut.

Précieuse acquiesce d’un hochement de tête. Ils pénètrent dans l’immense terre-plein en forme de fer à cheval, s’engagent sous les arceaux des remparts et se retrouvent face à l’immensité de la mer, qui déferle depuis l’horizon en gigantesques vagues se fracassant sur les brisants en contrebas.

— Viens, l’invite-t-il, on va descendre.

Mais Précieuse a peur. D’énormes pierres plates et glissantes s’abaissent jusqu’aux flots dont la crête jaillit en tourbillons d’écume. Gerfaut la tire vers les eaux en furie, mais Précieuse reste paralysée sur un rocher, elle ne peut plus ni avancer, ni reculer. Elle imagine une secousse tellurique, un raz-de-marée.

— J’ai peur, murmure-t-elle en pivotant légèrement pour échapper au  fouettement du vent.

Une odeur d’algue et d’iode lui pique les narines, son visage se crispe sous le sel des rafales, il la prend par la main et la force à se jeter dans ses bras, les pieds en équilibre sur la roche.

— Je t’aime, dit-il. Je suis tombé amoureux de toi dès le premier jour. J’ai voulu te le dire l’autre soir mais je n’ai pas osé, parce que je ne voulais pas accepter qu’une chose si bête m’arrive, à mon âge ! Cette tempête est en accord avec mon cœur.

Précieuse est transportée de joie.

 

STP61564

 

— Est-il possible que tu sois sincère ? demande-t-elle, hésitante.

— Je prends le ciel à témoin ! Si je ne le suis pas, que ces eaux démontées m’engloutissent ! répond-il en riant.

Il la serre plus fort dans ses bras et lui embrasse les paupières.

— Dis-moi que tu m’aimes aussi, sinon, je t’entraîne et on sera tous deux emportés par les lames qui rebondissent sur les écueils, allez, dis-le, dis- le !

— Je t’aime, articule Précieuse, mais aide-moi à remonter, je glisse, je n’arrive plus à résister à la force du vent.

Il passe au-dessus d’elle et la hisse, les mouettes posées sur les remparts criaillent en les regardant, ils se mettent à l’abri sous la muraille byzantine.

 

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 — Viens, dit-il, on va sur le chemin de ronde.

— Tu es fou ! Pas là-haut ! Si ça tremble...

Il la tire et ils gravissent l’escalier d’une tour. Précieuse hésite sur le sentier surplombant le vide, il l’étreint à nouveau, le vent s’est épaissi de neige et bientôt, un rideau cotonneux obstrue la plaine de la mer. Il lui propose d’aller dîner. Le crépuscule installe un demi-jour…

 

 

Rumeli Feneri : Les Symplégades dans Mes Istamboulines, Début de l’Article « Iles Cyanées »,  (2010)

 

A l’endroit où le Bosphore se jette dans le Pont-Euxin, au site actuel de Rumeli Feneri, se dressaient jadis les fameuses Symplégades ou îles Cyanées, de monstrueuses roches flottantes se déplaçant dans l’isthme et broyant les navires dans leur étau de pierre.

La mythologie nous raconte les aventures de Jason et des Argonautes, qui, partis à la conquête de la Toison d’Or, durent  affronter ces monstres pour entrer en mer Noire…

 

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Rumeli Feneri : Les Symplégades dans Secrets d’Istanbul (2009)

 

— Mais au fait, ce n’est pas dangereux de sortir du Bosphore ? questionna Alice, contrariée par la colère de Violeta, pour changer le sujet de conversation. On entend toujours dire que les courants de la Mer Noire sont violents et imprévisibles.

— C’est exact mais je ne sors jamais sans m’informer de la météo. Et puis, j’ai des années d’expérience de ces eaux.

— Prenez garde quand même aux Symplégades, commenta Antonio en riant.

         — Oh, ne vous  inquiétez pas ! Ce qui reste des monstres a été emprisonné dans la digue de Rumeli Feneri, si je ne m’abuse ?

— Mais de quoi parlez-vous ? s’enquit Violeta avec étonnement.

— D’immenses roches bleues situées à l’embouchure de la Mer Noire. Les Anciens croyaient qu’elles flottaient et se déplaçaient sur l’eau pour broyer les bateaux dans leur étau de pierre.

— Oui, mais c’est de la mythologie, tout cela ! dit Violeta.

 

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— Certes, répondit Antonio, mais vous connaissez l’histoire de Jason. Lorsque la nef Argo est arrivée devant les Roches Cyanées, - c’est un des noms de ces écueils, les Argonautes, terrorisés par le vacarme des blocs frappant les uns contre les autres, ont eu l’idée d’envoyer une colombe en reconnaissance. L’oiseau a réussi à passer entre les deux murailles, il n’y a perdu que les plumes de sa queue. Alors, les falaises se sont à nouveau écartées dans un fracas épouvantable et le navire, après avoir affronté tourbillons et ressac, est enfin parvenu à franchir le détroit. Et vous savez comment ?

— J’avoue mon ignorance, dit Violeta.

—En charmant les Symplégades avec de la musique. En effet, Orphée a joué de la lyre et les roches sont demeurées à jamais écartées.

—  Vous êtes incorrigible, Antonio ! s’écria Violeta en riant. Est-ce qu’il vous arrive parfois de redescendre sur terre ou est-ce que vous vivez tout le temps à travers vos livres ?

 

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— Ne soyez pas injuste avec Monsieur Antonio, commenta Loup. Même si la mythologie a un peu exagéré les faits, les Roches Cyanées ont vraiment existé. La preuve en est que les Anciens avaient érigé la colonne de Pompée pour les signaler aux navigateurs. Ce devait être en réalité d’énormes récifs. Des séismes successifs les ont rabotés au fil des siècles, mais ils existaient encore au temps des Ottomans, puisqu’ils les ont surnommés les « Rochers Sanglants. » Enfin, ma proposition de vous emmener en bateau tient toujours, vous pouvez toutefois emporter une lyre, au cas où les monstres  se réveilleraient !

L’assemblée éclata de rire. Violeta, légèrement grise, s’approcha de la fenêtre.

— Oh ! s’écria-t-elle. Venez voir.

Tous coururent vers la baie. Sur le ciel bleu sombre se découpait une demi-lune parfaite¸ entourée d’une aura orangée. Un long reflet moiré argentait les eaux du Bosphore…

 

 

Le Phare de Rumelifeneri dans Secrets d’Istanbul (2009)

 

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 Tout à coup, la silhouette d’un nouveau phare, celui de Rumeli Feneri, dressé sur un promontoire, se découpe à l’horizon. Encore quelques encablures et Loup dirige son bateau à l’intérieur de la jetée. Des pêcheurs remaillant des filets sur le pont des chalutiers alignés en rang d’oignon, les regardent approcher. Comme la terre ferme est inaccessible à cause de la multitude des embarcations collées les unes contre les autres et séparées par des pneus de voiture utilisés en guise de bouées, le groupe saute de navire en navire pour gagner les quais encombrés de coques en équilibre sur des cales de bois.

 

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Ils gravissent la côte permettant d’atteindre le phare. 

– Nous arrivons, dit Loup, dans un des phares de Michel Pacha. Et maintenant, vous n’allez pas en croire vos yeux. Suivez-moi.

Ils tournent sur la gauche, franchissent une petite porte et chacun  de pousser un cri d’admiration.

– Le seul phare du monde à englober un mausolée dans sa tour, s’exclame Loup. Alors, Antonio, ajoute-t-il en plaisantant, ça, vous ne le saviez pas, n’est-ce pas ?

 

 

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Au centre d’une sorte de minuscule mosquée trône le cercueil du saint, drapé de feutrine verte rebrodée de versets du Coran, surmonté d’un bonnet conique de derviche ceint d’un turban blanc et recouvert d’une multitude de serviettes-éponge servant d’ex-votos. Au mur, une horloge naïve dessinant un minaret en verreries vertes et argent, une tapisserie représentant la Kabba de la Mecque, une multitude de calligraphies et de tableaux religieux sous un lustre de cristal, et, à côté du catafalque, une étonnante imitation de pierre tombale en polystyrène vert rehaussé d’écritures dorées. 

 – C’est le moment de faire un vœu, dit Alice en se glissant sous l’épaule d’Antonio...

 

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 Le Phare de Rumeli Feneri raconté par Michel Pacha dans Secrets d’Istanbul, (2009)

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Un de mes souvenirs les plus plaisants est celui de la restauration du phare de Rumeli Feneri, aux confins du Bosphore, à l‘embouchure de la Mer Noire. La première tour édifiée s’était effondrée. Les villageois, superstitieux, étaient venus me signifier que le phare ne tiendrait pas si je négligeais la tombe du saint enterré à cet endroit. J’ai alors demandé à un historien de compulser les archives. En réalité, l’emplacement avait accueilli dans l’Antiquité un autel de Zeus, puis, chez les Byzantins, une chapelle dédiée à Saint Georges et enfin, chez les Turcs, la tombe d’un saint nommé Sari Saltuk. J’ai donc résolu de restaurer la dernière demeure du saint et de l’inclure dans la construction. Le phare de Rumeli Feneri est ainsi le seul au monde à comporter un mausolée dans ses fondations. Les habitants du village étaient satisfaits et le phare a tenu. Les pêcheurs ne manquaient pas de venir prier sur le tombeau chaque matin avant de prendre la mer.  Quelle n’a pas été ma fierté  le jour où j’ai vu briller pour la première fois, au sommet du fût octogonal, la lumière blanche clignotante remplaçant le lumignon jadis entretenu à l’huile de dauphin !

 

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Et de contempler en même temps, brillant sur la rive asiatique du Bosphore, la tour jumelle surplombant la falaise d’Anadolu Feneri. Les deux phares éclairaient comme des cierges l’embouchure de la Mer Noire, là où la nef Argos avait échappé aux Roches Cyanées, là où tant de navires avaient fait naufrage depuis la nuit des temps…

 

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  • La Trilogie d'Istanbul : Fenêtres d’Istanbul, Grimoire d’Istanbul, Secrets d’Istanbul. La Sultane Mahpéri, Mes Istamboulines, Janus Istanbul (avec Erol Köseoglu).
Contributions : Un roman turc de Claude Farrère, Le Jardin fermé, Un Drame à Constantinople...
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Livres de Gisèle Durero-Köseoglu

2003 : La Trilogie d’Istanbul I,  Fenêtres d’Istanbul.

2006 : La Trilogie d’Istanbul II, Grimoire d’Istanbul.

2009 : La Trilogie d’Istanbul II, Secrets d’Istanbul.

2004 : La Sultane Mahpéri, Dynasties de Turquie médiévale I.

2010 : Mes Istamboulines, Récits, essais, nouvelles.

2012 : Janus Istanbul, pièce de théâtre musical, livre et CD d’Erol Köseoglu.

2013 : Gisèle Durero-Köseoglu présente un roman turc de Claude Farrère,  L’Homme qui assassina, roman de Farrère et analyse.

2015 : Parution février: Sultane Gurdju Soleil du Lion, Dynasties de Turquie médiévale II.

 

 

 

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